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25
octobre

Personne ne parle des victimes de l’émigration clandestine dans le désert

Depuis le début de l’année 2016, plus de 120 mille émigrés clandestins sont parvenus aux côtes italiennes, tandis que près de 3200 autres se sont ajoutés aux listes interminables des noyés anonymes. Les naufragés du désert, eux, personne n’en parle hélas.

Manuel est un jeune érythréen de trente ans. Il est actif au sein de l’Organisation Internationale pour les Migrations et travaille à encadrer les migrants. Nous l’avons rencontré dans les rues de Zouara et il nous a parlé des conditions d’arrivée et de séjour des migrants en Libye: « Quand on évoque l’émigration clandestine, on ne s’intéresse généralement qu’aux victimes de la mer, alors que le désert et les steppes dévorent plus du quart des migrants qui prennent la route du nord à la recherche d’un nouvel espoir. Un autre quart est pris en otage par les bandes de malfaiteurs quand il ne moisit pas dans des prisons secrètes, sans que personne n’en parle… Sachez que la mer est bien plus clémente envers ceux qui la prennent et que ses risques sont de loin moins implacables que ceux du désert. Seuls ceux qui réussissent à échapper aux pièges des dunes, soit la moitié des migrants, parviennent à tenter les vagues dont la traversée ne tue d’ailleurs, selon les statistiques, que moins de 05 % des candidats à l’émigration. Ce sont certes des victimes mais ce qui est sûr néanmoins, c’est que la mer a plus de pitié que le Sahara et que les contrebandiers ».

Expliquant sa mission en Libye, ce jeune diplômé en sociologie nous dit : « Nous essayons de dissuader les migrants de risquer leurs vies en mer, surtout que certains passeurs n’hésitent pas à leur faire croire qu’ils sont bien arrivés à destination, alors qu’en réalité ils les mènent vers d’autres côtes libyennes en leur demandant de nager pour arriver jusqu’à la plage. Nous faisons du mieux que nous pouvons mais nos moyens sont si limités et la mission si rude, voire même impossible… ».

Pour nous donner une preuve vivante de ses propos, Manuel nous emmène voir Maurice, un jeune de vingt ans à peine, très grand de taille, qui vient du nord du Sénégal. « Je n’ai rien laissé dans mon pays que je puisse regretter un jour. Ma famille a été très contente d’apprendre que j’étais bien arrivé sur les côtes et je nourris un grand espoir de pouvoir traverser vers l’autre rive comme tous ceux qui m’ont précédé ».

Ayoub Kacem, le porte-parole des forces armées navales libyennes raconte au micro de Dunes Voices comment ses troupes, voulant contribuer à limiter un tant soit peu l’étendue du fléau, et en deux jours seulement : le 13 et 14 septembre, ont pu barrer la route à près de 1425 migrants, pendant qu’ils essayaient de traverser la mer méditerranée vers l’Europe.

Notre interlocuteur déclare également que, très tôt dans la matinée du mercredi 14 septembre, ses troupes ont refoulé près de 1050 migrants voyageant à bord de 7 bateaux gonflables en provenance des pays subsahariens d’Afrique. Près du tiers de ces migrants était composé de femmes et d’enfants.

Le jour suivant, toujours selon notre interlocuteur, deux autres bateaux gonflables ont été interceptés avec 300 personnes à bord, en plus de deux embarcations en bois où se tassaient près de 75 personnes. Selon M. Kacem, toutes ces embarcations ont été interceptées près de la ville côtière de Sabrate, dans l’ouest de la Libye. C’est d’ailleurs le point de départ le plus couramment utilisé, ces quelques dernier mois, par les candidats à l’émigration clandestine à partir de la Libye.

A noter que la plupart des migrants désireux de rejoindre l’Europe en traversant la mer méditerranée à bord de ces embarcations de hasard cherchent à rejoindre l’Italie. En effet, les troubles politiques et les luttes armées qui ont secoué pendant des années le territoire libyen ont largement donné le temps de s’installer à de multiples réseaux de contrebande qui font passer les migrants vers les îles italiennes, en l’occurrence Lampedusa.

Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, depuis le début de l’année en cours, près de 120 mille migrants sont arrivés en Italie à bord de leurs bateaux, enregistrant ainsi une légère hausse par rapport aux chiffres de la même période de l’année 2015. Par ailleurs, la plupart de ceux qui parviennent à pénétrer dans les eaux internationales sont repêchés par des bateaux de sauvetage européens.

Pour leur part, les autorités libyennes affirment avoir ramené plus de 11 mille migrants vers la Libye, tandis que les communiqués de l’Organisation Internationale pour les Migrations disent que, jusqu’au 6 septembre courant, près de 3200 victimes sont décédées cette année en tentant la traversée de la Méditerranée.

Cela fait quelques semaines que l’opération "Sophia" a été chargée d’entraîner et d’équiper les forces des gardes-côtes libyennes amenées très fréquemment à sortir repêcher les embarcations clandestines avant qu’elles ne rejoignent les eaux internationales.

La Grande Bretagne approuve d’ailleurs l’idée de « ramener » les embarcations migrantes vers la Libye afin de les empêcher d’atteindre l’Italie. C’est d’ailleurs ce qu’a dit Boris Johnson, ministre britannique des affaires étrangères au sujet du nombre impressionnant d’émigrés affluant régulièrement vers l’Europe à travers ce pays : « Nous sommes déterminés au Royaume Uni à aider l’Italie car nous admettons que ce problème est européen par excellence ». « Nous y participons en assumant notre rôle dans cette tâche », poursuit-il en évoquant l’envoi des deux navires de guerre britanniques, le "HMS Diamond" et le "HMS Enterprise", pour qu’ils prennent part à l’opération "Sophia" et qu’ils aident à refouler les embarcations des migrants. «Personnellement, je pense que ces bateaux doivent être repoussés le plus loin possible et ramenés vers la côte libyenne pour éviter qu’ils ne parviennent en Italie et pour faire en sorte que cette opération ait une plus vaste portée dissuasive », conclut-il.

Parmi les dernières prérogatives obtenues, dans le cadre de l’opération "Sophia", par les forces marines européennes installées en mer, face aux côtes libyennes, il y a l’interdiction de toute entrée d’armes en Libye. Dans le cadre de cette prérogative, une troupe du navire de guerre britannique "HMS Diamond" a exécuté le 14 septembre 2016 une descente sur un cargo commercial naviguant au large de la côte libyenne. La troupe a ensuite inspecté la cargaison afin de s’assurer que la cargo se soumet bel et bien à l’embargo sur les armes décidé par le Conseil de Sécurité International à propos de la Libye.

« Les chiffres sont effrayants et les opérations de lutte contre l’émigration clandestine très coûteuses… la situation est peut-être pire encore… Mais ce qui est sûr néanmoins c’est que le fléau de l’émigration ne s’arrêtera que s’il y avait de la stabilité et du développement dans les pays exportateurs de candidats à l’émigration. », conclut Manuel.