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04
janvier

Le casse-tête des charretiers à Nouakchott

Dans la capitale mauritanienne les charrettes traditionnelles, tirées par des ânes, font partie du paysage. Mais la communauté urbaine de Nouakchott tente désormais de les interdire dans certains quartiers pour les remplacer par des tricycles motorisés, venus de Chine, dans un souci de modernisation. Les charretiers se sentent lésés par cette mesure.

A la grande fourrière de Nouakchott, des dizaines de charretiers viennent chaque jour, crier leur colère suite à la confiscation de leur outil de travail.

Itawwalourou, ouvrier à la retraite, parcourt chaque matin, depuis un mois, six kilomètres à pieds pour venir là, dans l’espoir de trouver une solution à son calvaire.

«J’étais en train de collecter les poubelles, lorsque des gardes m’ont fait descendre de mon âne pour le prendre, sans aucune explication, sans aucune contrepartie.» raconte Itawwaloumrou. «J’ai acheté ma charrette à 55.000 UM (environ 120 Euros)et c’est grâce à elle que je nourris mes six enfants »explique le vieil homme.

 

 

Moustapha, 22 ans et chômeur, habite au Ksar : « Moi, je ne veux pas de leurs voitures, je veux mon âne. Lui seul peut transporter les fûts d’eau au milieu des dunes du Ksar. Ils n’ont pas le droit de le prendre. Qu’est-ce que je vais ramener ce soir à manger à mes vieux parents et à mes jeunes frères ? »

 

Une substitution nécessaire pour une ville moderne

 

En effet, les autorités Mauritaniennes ont interdit depuis le mois d’octobre dernier la circulation des charrettes dans les quartiers résidentiels de trois communes de la capitale Nouakchott : Tevragh Zeina (le quartier chic dans lequel Ittawaloumrou occupe un terrain prêté par son ancien employeur) - au Ksar et à Teyarett.

 

Cette interdiction entre dans le cadre d’un programme piloté par l’agence Tadamoun, l’agence nationale en charge de la lutte contre la pauvreté et l’insertion des anciens esclaves. Ces derniers étant ceux qui pratiquent presque exclusivement le métier de charretier dans le pays.

 

Au titre de ce programme, la Chine a offert en 2014 à la Mauritanie 2.550 tricycles motorisés d’une valeur de près de 14 millions de dollars, dont 550 sont destinés à "appuyer les efforts des pouvoirs publics visant à moderniser la circulation et à contribuer à la propreté de la ville de Nouakchott" selon l’agence de presse nationale chinoise Xinhua.

 

 

Au lancement du programme, seuls 218 charretiers sur les 500 consultés dans la commune de Tevragh Zeina avaient accepté la substitution volontaire de leurs charrettes contre les tricycles. Aujourd’hui, alors que les stocks sont épuisés, les charretiers, estimés à plusieurs centaines, initialement réticents se bousculent pour s’inscrire dans le programme après la confiscation de leurs charrettes.

 

Selon le directeur technique de la Communauté Urbaine de Nouakchott (CUN) - en charge de l’exécution du programme, avec la wilaya et les mairies – 700 tricycles ont bien été distribués dans les trois communes concernées. En contrepartie les bénéficiaires des tricycles, cèdent leurs charrettes (plateforme et âne) et versent un montant de 120.000 UM dans un compte d’épargne (CAPEC) selon un échéancier de 12 mois. Une fortune, impossible à gagner, selon la grande majorité des charretiers consultés.

 

Certains chanceux ont pu récupérer leur plateforme en versant 5.000 UM à la CUN mais jamais les ânes. En effet, ces derniers sont revendus par la CUN aux abattoirs chinois à 10.000 UM la tête.

 

Des charretiers en attente

 

La responsable du programme à la commune de Tevragh Zeina, s’inquiète de la situation des charretiers comme Itawwaloumrou, à qui les autorités n’ont rien proposé. Elle déplore aussi l’absence d’un suivi des bénéficiaires qui se plaignent souvent des problèmes de rentabilité à cause des pannes de leurs véhicules.

 

 

Mohamed, l’un des premiers bénéficiaires du programme, est fier aujourd’hui d’avoir son véhicule à trois roues.« Au début j’avais quelques difficultés pour m’adapter. Avec le WAW, je parcours des distances plus longues en moins de temps qu’avec mon âne, mais les charges sont plus lourdes » raconte-t-il «Cette semaine, par exemple, j’ai acheté un démarreur à 17.000 UM et j’ai payé 3.000 pour le monter. J’ai aussi changé les 2 roues avant à 12.000 UM. Si elle tombait moins en panne, j’aurais pu rembourser ma dette, pour l’instant elle me permet juste de me nourrir.»

 

Selon le cahier des charges il est aussi prévu un volet de formation mécanique dans l’atelier de réparation des tricycles déjà construit par les Chinois à la fourrière de Nouakchott et une subvention de 10% des pièces de rechange par l’agence Tadamoun. Ce qui n’est pas encore exécuté, selon notre source à la CUN, et qui mettrait en péril le processus.

 

« Le programme de substitution de charrettes est fragile dans un environnement où le transport public n’est pas régulé » commente un socio-économiste consulté. « Mais il est certainement salvateur pour l’émancipation d’une couche sociale marginalisée et qui envoie ses enfants travailler sur les charrettes au lieu de les envoyer à l’école ».

 

Maimouna Saleck

Media

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