Des observateurs du paysage libyen craignent d’ailleurs un retour vers les violences armées dans la capitale Tripoli qui abrite encore de nombreux groupes armés d’obédiences inconnues. Quelques heures après que le gouvernement Ghouil eut annoncé son retour à la Capitale, le Conseil Présidentiel du gouvernement de réconciliation présidé par Fayez Sarraj a décrété l’arrestation de ceux qui ont planifié et exécuté la prise des locaux du Conseil Supérieur d’Eta. Ce dernier, de son côté, tout en annonçant poursuivre ses activités, a décrit ces incidents comme étant « un autre épisode d’une longue série de tentatives voulant entraver la mise en application de l’accord politique ».
Toutefois, ce qui est frappant dans le communiqué du Congrès National et du gouvernement Ghouil, c’est qu’ils y demandent au gouvernement issu du Parlement de Toubrouk de constituer un gouvernement d’union nationale et à poursuivre ce qu’ils appellent « le dialogue libyo-libyen », appel accepté, du reste, par ladite structure qui a exprimé à son tour son intention de constituer une commission qui se chargera de la question dès que le Parlement l’aura approuvé. C’est d’ailleurs à se demander si cette démarche ne serait pas la preuve que ce sont les parties mêmes qui rejettent l’accord politique de Skhirate qui ont facilité au gouvernement Ghouil de pénétrer dans la capitale, surtout que le chef de la garde du Congrès National, le Colonel Ali Rammali fait partie des officiers qui avaient contesté l’accord politique et qu’il s’était même opposé à la présence du Conseil supérieur de l’Etat au siège des résidences d’hôtes.
Autre indice de l’existence d’un soutien militaire ayant facilité au gouvernement Ghouil de retourner dans ses anciens locaux, les mouvements militaires de large envergure qu’a connus la capitale, en même temps que les tirs nourris entendus près de la base navale de Bousetta où siège le Conseil Présidentiel. Des sources locales de Tripoli confirment d’ailleurs l’arrivée dans des quartiers généraux situés dans l’est de la capitale d’un grand convoi militaire en provenance de Misrate qui était composé de combattants armés appartenant au bataillon Al Merdass, proche de Khalifa Ghouil. Les mêmes sources font également état d’un vaste déploiement de véhicules blindés aux alentours des résidences d’hôtes.
Néanmoins, beaucoup d’opacité enveloppe encore la situation dans la capitale et il n’est toujours pas facile de discerner ce que les prochaines heures apporteront de nouveau, même si les médias locaux laissent s’échapper de nombreux bruits selon lesquels des milices ralliées à Khalifa Haftar se seraient positionnées dans la région de Ouerchefana, au sud et à l’ouest de la capitale et s’apprêteraient à lancer l’assaut sur des quartiers généraux militaires, afin d’en prendre le contrôle. De même, plusieurs affiches et de nombreux graffitis ont envahi les rues du centre ville, souhaitant la bienvenue à ce qu’ils appellent « Les Forces de l’Armée » pour désigner les troupes de Haftar.
A noter que les désaccords qui opposent Haftar et ses alliés au Conseil présidentiel issu du gouvernement de réconciliation ne s’arrêtent pas à la politique qu’il faut adopter quant au Croissant pétrolier et à ses revenus ; ils s’étendent encore à la constitution du gouvernement qui, par deux fois déjà, s’est vu rejeté, faute de portefeuille réservé au Général Haftar au sein de l’équipe ministérielle.
Des déclarations faites par des responsables proches du Général Haftar présentaient d’ailleurs son entrée dans la capitale comme imminente, au moment où le chef d’état major au sein du gouvernement de Toubrouk, Abderrazak Nadhouri, affirmait à des journaux égyptiens que « la prise de la capitale Tripoli se fera en moins de deux jours ». Par ailleurs, Nadhouri a fustigé le Conseil Présidentiel issu du gouvernement de réconciliation en disant : « Il n’existe rien qui porterait le nom de "Gouvernement de Réconciliation" ! Nous n’y croyons pas et il est hors de question que nous traitions avec lui, en présence des noms qui le composent ». De même, lors de déclarations faites à la presse, Haftar a annoncé à son tour que « la bataille de Tripoli est très proche et qu’elle ne fera pas couler beaucoup de sang ». Il a précisé en même temps que « la plupart des groupes armés qui participeront à cette bataille n’ont pas d’appartenances politiques ni idéologiques », faisant allusion ainsi à la possibilité d’un accord de collaboration militaire qui aurait lieu entre lui et lesdits groupes.
Pour sa part, le gouvernement issu du Parlement de Toubrouk a clairement exprimé son appui à cette démarche : « Nous ne resterons pas les bras croisés devant ce qui est en train de se passer à Tripoli » affirme son porte-parole, Abdelhakim Maatoug qui ajoute en menaçant directement les adversaires de son gouvernement : « Ils n’ont aucune autre alternative devant eux, si ce n’est de prendre la fuite ou de se rendre auprès de nos forces positionnées aux portes de la capitale ».
Dans des déclarations de presse faites entre-temps, l’envoyé des Nations Unies, Martin Kobler, a exhorté les Libyens à parvenir à un consensus permettant la création d’une armée unique à condition qu’elle soit dirigée par le Général Khalifa Haftar et que le commandement suprême de cette armée soit aux mains du Conseil Présidentiel. Il a expliqué également que la mission des Nations Unies est en train de pousser vers la reconnaissance de l’accord politique de Skhirate par toutes les parties, y compris le chef du Parlement Aguila salah et de parvenir ainsi à un consensus général autour d’un même postulat posant ledit accord comme le cadre général de tout le processus politique dans lequel agissent ces parties.
Le peuple libyen, a-t-il ajouté, ne peut plus différer plus longtemps la discussion de la question sécuritaire, ni attendre encore qu’une décision soit prise à ce sujet, son objectif étant de pouvoir avancer le plus rapidement possible vers la rédaction et vers l’adoption de la constitution libyenne car, finalement, l’accord ne pourra couvrir qu’une période bien limitées dans le temps.