Telle est la réalité vécue par la femme libyenne comme nous la résument les propos de la célèbre journaliste Souad Salem qui est également poète et qui a de nombreuses publications à son actif.
Souad reçoit régulièrement des menaces via les réseaux sociaux. « Si je publie sur ma page Facebook des propos critiques envers une fatwa du Cheikh Sadok Ghariani, je trouve immédiatement des commentaires disant que le Cheikh en question est un éminent savant et que les savants en général ont la chair empoisonnée, sous entendant ainsi qu’il vaut mieux ne pas y mordre… Ils écrivent sur leurs pages des textes comportant des incitations franches contre ma personne et, du fait que je ne sois pas voilée, ils me traitent de prostituée… Ils m’accusent de remonter l’opinion publique contre les jeunes qui réclament la mise en application de la Chariâa », explique-t-elle.
Dans la rue, Souad Salem est angoissée à l’idée que l’on puisse l’agresser à tout moment sous l’effet des incitations à la violence qui visent la femme d’une manière générale. « Les prêches du vendredi et les leçons de religion transmises par la plupart des chaînes libyennes comportent des instigations directes à la violence contre les femmes. Le voile représente pour eux une sorte de sixième rite de l’Islam, ce qui signifie pour eux qu’une femme non voilée ne peut être qu’une prostituée. C’est l’apparence même qu’on donne aux prostituées ici. Cela crée dans la rue une attitude hostile à l’égard de la femme en général et accentue les risques de harcèlement. Il devient ainsi plus facile pour les autres de vous agresser et vous avez toujours l’air coupable d’un quelconque crime et, du coup, passible de tous les sévices ».
Souad Salem explique ce revirement comportemental de la rue libyenne par les lois en vigueur dont certaines, comme celle relative à la polygamie, ont été bloquées : « Même si rien n’y explicitait une limitation ou une interdiction de la polygamie, les anciennes lois préservaient d’une certaine manière la dignité des femmes, du moment qu’elles imposaient aux hommes d’avoir préalablement le consentement de la première épouse, de même qu’il était impératif que l’époux polygame ait un état de santé et des moyens financiers qui l’autorisent à convoler en deuxièmes noces ».
Souad Salem évoque également la régression de la situation de la femme en matière de travail et de recrutement dans la fonction publique. En effet, il n’est plus autorisé aux femmes de se faire embaucher dans l’armée ou dans la police. « Nous en sommes à discuter si la femme a, ou non, le droit de conduire et de travailler, tout comme, à un moment donné, s’était posée la question de savoir si la présence d’une personne qui lui est sexuellement interdite ("Mohrem") était, ou non, obligatoire si jamais elle venait à voyager », regrette-t-elle.
« C’est effrayant ! », commente Mme Salem avant d’ajouter : « C’est un discours dépassé et tout-à-fait rétrograde… Sans oublier l’histoire de la burqua, même pour les enseignantes. Et cette interdiction de la mixité au travail, à l’université et dans les écoles qui a été mise en application et imposée de fait dans de nombreuses régions, en plus du voile qui, depuis l’ère Kadhafi, paraissait déjà comme un fait accompli et passait pour être une sorte d’obligation ».
Souad Salem relève par ailleurs, l’état de paralysie qui, depuis 2014, frappe très vite n’importe quel mouvement social, aussitôt qu’il voit le jour. C’est ce qui est arrivé par exemple au groupe dont elle faisait partie et qui organisait tous les jeudis un rassemblement de protestation contre les décisions du Mufti. Ainsi, après le troisième rassemblement qui était déjà moins dense que les deux précédents, plus personne ne s’est présenté.
Cette question d’abattement ne concerne pas uniquement les femmes ; elle touche également les mouvements de jeunes qui paraissaient prometteurs à leurs débuts, tels que le mouvement estudiantin "Silm" et celui de "Tanouir". « Nous nous étions enthousiasmés pour ces mouvements mais ils se sont rapidement dissipés du fait du découragement, des déceptions et de la léthargie qui ont tout frappé. Nous essayons de reproduire dans les causes fondamentales que nous défendons des simulacres de joie qui ressemblent à ce que nous venons de ressentir lors des dernières compétitions de football. Mais il est impossible de rassembler un nombre de manifestants supérieur à une centaine, au grand maximum. Concrètement, il n’y a plus de profit à tirer de l’opportunité des libertés acquises en ce moment par la création de groupes pouvant vraiment exercer et maintenir une pression en vue de réaliser un objectif donné ou, au moins, de s’accrocher à un slogan quelconque ».
Ce n’est pas tout selon Souad Salem qui assure qu’à force de chercher à sortir du lot de la « passivité », on finit par renoncer à de nombreuses personnes qu’on croyait à la hauteur de nos attentes ou qu’on prenait pour une élite cultivée et éclairée. C’est ainsi d’ailleurs que notre interlocutrice a perdu plusieurs amitiés anciennes et moins anciennes. « Tout cela s’est produit durant les quatre dernière années… », confie-t-elle. Souhaitant que le citoyen libyen sorte enfin de cet état de déni dans lequel il vit, elle conclut en disant: « Il y a en effet une forte révision à la baisse du plafond des ambitions, des objectifs et des rêves. La culture de la société durant toutes ces dernières années s’est exclusivement orientée vers l’individualisme et ne se soucie plus de l’intérêt général… C’est comme si ce pays n’était pas le notre ! ».